RORCHA — catalogue exposition 2009

(texte de Pierre Gabaston)

Extraits : 
« Rorcha s’acharne et s’obstine, jamais plus il ne reviendra sur sa résolution : peindre. Etrange, aujourd’hui, cette inflexible disposition pour la peinture. Non? Il peint à l’écart des tendances, de l’affairement des modes, des tourbillons des courants. Les seuls remous qui le soulèvent sont les flux et reflux du bouillonnement de son être. L’entrechoc des lignes et surfaces de ses oeuvres en chantier, détord, corrige, recentre, revient à l’objet brut de sa rage d’expression enserrée dans un rectangle. Sa peinture se fait au bout des pinceaux. Chaque trait expose et exclame l’éruption de son geste apuré par son écoute. Son atelier de la rue Severo est son gueuloir. »  (page 1)
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« Circonstance la plus courante : une urgence l’assiège : Rorcha contre-attaque, réagit sur le champ, part de rien pour s’abolir dans une pure vacance qui peint. Aucun jeu cérébral ou projet concerté n’induit sa manoeuvre. Ses gestes s’enchaînent les uns aux autres, l’entraînent, l’emportent entre exaltation et frayeur. Prévoit-il ce qui peut arriver? En aucun cas. Activons l’érection de La grande muraille, robuste mur composite. Rorcha y progresse dans le désordre. Faut que « ça pèse », là! estime-t-il. Induction. Cette partie, plus bas, il faut la dégager. Contrecoup. L’attraction terrestre, qui magnétise Rorcha, répartit des zones lourdes ou allégées. Cette masse grise, solide, recentrée, flagrante que nous voyons là, garantit l’aplomb de l’oeuvre bigarrée. Aboutissement fortuit et non cause préméditée comme on pourrait le croire. Elle recouvre et annule de pourtant beaux détails. Sacrifiés. L’assiette du tableau est sans pitié. » (pages 5 et 6)
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« Il peint. Se referme et frémit : « enfin la peinture! » Nord magnétique de son sort polychrome. » (page 6)
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« Ainsi, peu à peu, Rorcha édifie le sens de son étude. On le voit : sans méthode établie, ah! non. « Le faire est subordonné à ce qu’on est en train de faire. » C’est lui qui parle. En un éclair, au bout de trois jours, quinze parfois, tout s’assemble et se conclut. L’intensité  de sa recherche atteint alors l’unité organique de toutes les masses et surfaces. Le peintre a sa formule : « C’est fini quand le noir a été noir, le bleu bleu. » Il a trouvé son alchimie. Il a lutté pour ça. » (page 6)
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« Jeu de plates-formes qui s’accordent entre elles – d’à-plats en à-plats – nous laissant une impression de forces telluriques « au travail » quand nous quittons la galerie. Points de vue en surplomb et en coupe, proche et lointain, superficiel et profond, sont retraités dans un échange (un retournement) où ne persiste plus qu’une virulence physique et colorée; turquoise, gris, gris bleu, tabac dansent leur branle. Des craqûres dissocient la savante géographie d’ensemble.  Plaques lithosphériques. Zones de subduction. Terrain de sédiments. Depuis trois ans au moins de fines crevasses cisaillent leur contour. Elles creusent d’infimes abîmes, tourmentent le revêtement de rigoles, lézardes, anfractuosités, puits filtrant, d’adducteurs qui buttent sur une escarpe ou s’assèchent au grand vent. Elles démembrent et soudent. Inversement. Masses fissibles et acérées par un pinceau transformé en lampe à arc. Elles dessinent enfin, veinules du sens, la secrète calligraphie du peintre. Ligne de « nerf » de sa création. Trajet des vibrations de son corps. » (pages 9 et 10)
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« Tout se tient, s’ajuste, c’est imminent. Lignes, divisions et surfaces s’affirment, toutes. Toutes s’associent, se distribuent. Construire le fleuve : le label de la  toile dit bien l’action quotidienne du peintre. Contruire, littéralement, c’est entasser par couches. On voit – on intercepte – une élaboration en cours. Rorcha se recule pour embrasser du regard sa conception. Notre pas en avant nous dispose entre lui et sa facture. Nous interceptons l’arrangement – l’entrechoquement – de formes encore en mouvement. Une édification se forme, encore plastique. Rorcha retient son geste. Il aperçoit l’aboutisssement de l’informe, du non construit. L’eau frémit. Le cours d’eau voit le jour, paraît. La luminosité du tableau chatoie son bras. La rêverie à fleur d’eau du pêcheur à la mouche que fut Rorcha chromatise ses derniers affleurements de radiations jaune serin, paille, citron, orangé, roux, parme, violacé, vieux rose, rose chair, vert céladon et glauque. Sa manière enlève l’intensité d’une circulation. Du mouvement, un mouvement perpétuel tournoie, déferle au-delà des quatre côtés du cadre. » (pages 13 et 14)
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« Une chambre d’hôte est son Klondike. Un trip devant les veines d’une armoire en acajou, mais beaucoup plus tard, adulte, chambarde tout. Tracés baroques, larvaires, qui évoluent en immondices de brou de noix sur ses supports et que son commerce touille et transmute en mine d’or. Créateur. Origine de son essor, encore aujourd’hui soubassement de sa pratique. Rorcha barbouille toujours un fond pour commencer; couche informe, première, non abolie de son action. « Tu commences avec la boue, elle ouvre des possibilités, redistribue les cartes. », reconnaît-il. Tourbe primordiale. Chaos. Réserve de libido et d’énergie. Régression. Conflit venant des pulsions de vie et de mort. Régénération. Chronologie de systèmes psychiques. Succession génétique. Quotidien d’un peintre. Exposé aux impasses. Ce retour à une phase archaïque du comportement hisse la création. Terreau d’où germe une peinture. Pourvu que l’instinct jaillisse, prenne sa part, toute sa part, dans l’organisation des formes. Lui seul sauvegarde une trace du mode d’organisation originaire. Il rouvre la brèche. » (pages 16 et 17)
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